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Pétrole, or et dollar : comment la Chine construit ses réserves pour résister aux prochaines crises

Importations de pétrole en chute de 32 %, achats d'or massifs de la PBoC, Pékin construit des réserves capables d'absorber les chocs énergétiques et monétaires.

Temps de lecture : 7 minutes

Pétrole, or et dollar : comment la Chine construit ses réserves pour résister aux prochaines crises

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En bref

  • Les importations chinoises de pétrole brut ont reculé de 32 % au deuxième trimestre 2026, à 7,12 millions de barils par jour en juin, leur plus bas niveau depuis octobre 2016.
  • Les stocks pétroliers chinois contiendraient au moins 1,2 milliard de barils selon Reuters, un volume que Pékin ne publie plus depuis décembre 2017.
  • Plus de la moitié de la baisse provient de l’arrêt du remplissage des réserves, le reste du ralentissement des raffineries et du recul de la consommation.
  • La mobilisation de 400 millions de barils par l’AIE le 11 mars 2026 constitue la plus importante libération de stocks d’urgence de son histoire.
  • La Banque populaire de Chine a acheté 20 tonnes d’or en juillet, son record mensuel depuis octobre 2023, portant ses réserves à environ 2 366 tonnes.
  • Selon le World Gold Council, 74 % des banques centrales anticipent un recul du dollar dans les réserves mondiales d’ici cinq ans.

La guerre en Iran et la fermeture partielle du détroit d’Ormuz ont infligé au marché pétrolier l’un de ses chocs d’offre les plus brutaux depuis un demi-siècle. Avant le conflit, près de 20 % du brut mondial empruntait cet étroit corridor maritime reliant le golfe Persique à l’océan Indien. Sa perturbation a amputé les livraisons du Moyen-Orient de plusieurs millions de barils par jour. Le Brent s’est envolé sans jamais retrouver son record historique de 147,50 dollars atteint en juillet 2008, et cette retenue des prix doit beaucoup à un acteur que peu d’observateurs attendaient dans ce rôle, la Chine.

À lire aussi : Le cours de l'or s'installe au sommet porté par des banques centrales qui redessinent méthodiquement l'ordre monétaire mondial.

Une riposte coordonnée face au choc d’Ormuz

Plusieurs mécanismes ont empêché le marché de basculer dans une pénurie incontrôlable. Les producteurs disposant d’oléoducs contournant le détroit ont réorienté une partie de leurs exportations vers d’autres terminaux. Les États occidentaux ont puisé dans leurs stocks stratégiques et les consommateurs ont réduit les usages devenus trop coûteux.

L’Agence internationale de l’énergie a fourni la réponse collective la plus spectaculaire. Le 11 mars 2026, ses 32 pays membres ont décidé de mettre 400 millions de barils de pétrole et de produits pétroliers à la disposition du marché. Cette mobilisation dépasse toutes les précédentes, y compris celle décidée après l’invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022. Les États-Unis ont apporté la contribution principale avec 172 millions de barils issus de leur réserve stratégique, complétés par les volumes du Japon, de la Corée du Sud et de plusieurs pays européens.

Cette intervention a offert au marché une bouffée d’approvisionnement temporaire. Elle n’explique pourtant qu’une partie de la stabilisation des cours. L’autre variable décisive s’est jouée à Pékin.

Un repli de 32 % qui a désamorcé la flambée des prix

Premier importateur mondial de brut, la Chine achetait en moyenne 11,6 millions de barils par jour en 2025. Ses commandes avaient même frôlé les 12 millions de barils quotidiens au second semestre, lorsque les cours étaient particulièrement attractifs, un rythme maintenu jusqu’en février 2026.

Le déclenchement de la guerre a tout changé. Selon l’Energy Information Administration américaine, les importations chinoises de pétrole sont tombées à 8,1 millions de barils par jour au deuxième trimestre, soit un recul de 32 % par rapport aux trois premiers mois de l’année. Elles sont passées sous la barre des huit millions en mai, avant d’atteindre 7,12 millions en juin, leur niveau le plus faible depuis octobre 2016.

Une contraction de cette ampleur modifie immédiatement l’équilibre mondial. Quand le premier acheteur de la planète retire plusieurs millions de barils quotidiens de ses commandes, les volumes libérés peuvent être redirigés vers d’autres consommateurs. L’EIA estime que ce repli a directement atténué l’effet haussier de la perturbation du détroit d’Ormuz. La Chine n’a pas fait disparaître le choc, elle a empêché qu’une pénurie régionale ne dégénère en crise mondiale d’une tout autre gravité.

Cette capacité de manœuvre ne doit rien à l’improvisation. Elle résulte de plusieurs années d’achats opportunistes à bas prix, de construction d’installations de stockage, de développement des transports électriques et de contrôle administratif des raffineries. Pékin a utilisé la période de pétrole bon marché pour se constituer une marge de sécurité avant que la crise n’éclate.

Des réserves opaques estimées à plus de 1,2 milliard de barils

La taille réelle des stocks chinois demeure l’une des grandes inconnues du marché pétrolier. Pékin ne publie plus aucune donnée précise sur ses réserves stratégiques et commerciales depuis décembre 2017. Les analystes doivent reconstituer les volumes en soustrayant l’activité des raffineries de la somme des importations et de la production nationale.

Reuters évalue les réserves stratégiques chinoises à au moins 1,2 milliard de barils de brut. D’autres estimations montent à 1,4 milliard en intégrant les stocks des compagnies publiques, des raffineries indépendantes et de certaines capacités de stockage moins visibles. Ces volumes représentent une protection considérable, sans permettre pour autant de soutenir indéfiniment une baisse de plusieurs millions de barils d’importations quotidiennes.

Ce que révèlent les calculs de l’Université Columbia

L’analyse du Center on Global Energy Policy de l’Université Columbia apporte un éclairage décisif sur la nature du repli. Les importations nettes ont diminué d’environ 3,5 millions de barils par jour par rapport au deuxième trimestre 2025. Plus de la moitié de cet écart s’explique par un simple changement de politique de stockage.

Au printemps 2025, la Chine ajoutait environ 1,57 million de barils par jour à ses réserves. Un an plus tard, elle en retirait approximativement 363 000. Le passage d’une accumulation intensive à un prélèvement limité représente à lui seul une différence de 1,93 million de barils quotidiens. La chute des importations ne traduit donc pas une baisse équivalente de la consommation, Pékin a d’abord cessé de remplir ses cuves au rythme exceptionnel de l’année précédente.

Le ralentissement des raffineries explique l’essentiel du solde. Les volumes traités sont tombés à 12,8 millions de barils par jour au deuxième trimestre, soit 1,6 million de moins qu’un an auparavant. En juin, la baisse a atteint 2,7 millions de barils quotidiens, ramenant l’activité de raffinage à son plus faible niveau depuis les confinements de 2020.

Les données de juillet confirment le caractère réversible de la manœuvre. Les importations sont remontées à 8,41 millions de barils par jour et la faiblesse persistante du raffinage a même permis de replacer environ 210 000 barils quotidiens en stockage. Sur les sept premiers mois de l’année, la Chine aurait encore ajouté en moyenne 480 000 barils par jour à ses réserves grâce aux achats massifs réalisés avant la guerre.

Un acheteur d’ajustement qui ne remplace pas l’OPEP

La chute des importations pourrait laisser croire que Pékin dicte désormais seul la trajectoire des cours. La réalité mérite d’être nuancée. Les producteurs peuvent décider de laisser leur pétrole sous terre pendant des années, réduisant durablement l’offre à condition de maintenir une discipline collective. La Chine agit de l’autre côté du marché. Elle peut suspendre des achats, ralentir le remplissage de ses cuves et comprimer sa consommation intérieure, sans pouvoir se passer indéfiniment de brut importé.

Le pays produit environ quatre millions de barils par jour sur son territoire, très loin de ses besoins réels. Une réduction prolongée des importations finirait par étrangler les transports, l’industrie pétrochimique, les raffineries et l’ensemble des activités dépendant du carburant. La Chine est ainsi devenue le principal consommateur capable de modifier rapidement l’équilibre de la demande mondiale, une influence considérable qui ne vaut que tant que ses stocks, son appareil productif et sa population supportent les ajustements.

L’électrification transforme la nature de la dépendance

Les cuves ne constituent que la première ligne de défense. La stratégie chinoise repose aussi sur une transformation structurelle de la demande intérieure. Moins le pétrole pèse dans les transports et l’industrie, moins le pays reste vulnérable à une rupture des approvisionnements maritimes.

La hausse des prix provoquée par la guerre a accéléré ce basculement. Les tarifs chinois de l’essence et du gazole sont encadrés, mais suivent partiellement les cours internationaux. Au début du deuxième trimestre, les prix de gros avaient augmenté d’un montant correspondant à environ 40 dollars par baril. Les estimations font apparaître un recul d’environ 5 % de la demande d’essence par rapport à 2025, et de 13 % pour le gazole, sous l’effet combiné du ralentissement industriel, du report de chantiers et de la contraction du fret routier.

Les automobilistes chinois disposent aujourd’hui d’alternatives inexistantes lors des précédents chocs pétroliers. Les véhicules électriques et hybrides rechargeables ont réduit la quantité d’essence nécessaire aux déplacements quotidiens. Les métros, les trains à grande vitesse et les deux-roues électriques complètent l’offre dans les grandes zones urbaines. Un parc automobile électrique peut être alimenté par le charbon, le nucléaire, l’hydraulique, le solaire, l’éolien ou le gaz. Cette diversité de sources offre des possibilités d’arbitrage qu’un système fondé sur la seule essence ne permet jamais lorsqu’une route pétrolière se ferme.

Raffineries et pétrochimie mises à contribution

Le gouvernement a également restreint les exportations de produits raffinés après le début du conflit. Sur les sept premiers mois de 2026, les ventes de carburants à l’étranger ont reculé de 13,1 %, une mesure qui a réduit les besoins en brut tout en conservant essence, gazole et carburéacteur sur le territoire national.

L’industrie pétrochimique a absorbé une partie de l’ajustement. La raréfaction du naphta et du gaz de pétrole liquéfié en provenance du Golfe a poussé certaines entreprises à recourir davantage au charbon ou à l’éthane pour fabriquer plastiques, fibres synthétiques et caoutchouc. Ces solutions coûtent parfois plus cher et polluent davantage, mais elles démontrent la profondeur d’un système industriel capable de réorienter temporairement ses ressources. La réserve stratégique chinoise ne se trouve pas uniquement dans les cuves, elle réside aussi dans les infrastructures qui permettent de consommer moins quand les prix montent.

20 tonnes d’or en juillet, l’autre pilier de la stratégie

La sécurité énergétique et la politique de réserves monétaires poursuivent des objectifs distincts. Le pétrole est acheté pour être consommé, l’or est conservé pour protéger et diversifier la richesse nationale. Les deux démarches obéissent pourtant à une même logique, réduire la vulnérabilité de la Chine aux décisions prises hors de ses frontières.

La Banque populaire de Chine a ajouté 20 tonnes d’or à ses réserves en juillet 2026, son achat mensuel le plus important depuis octobre 2023, après 10 tonnes en mai et 15 tonnes en juin. Cette opération porte à 21 mois la séquence ininterrompue d’augmentation des avoirs officiels, qui atteignent désormais 76,08 millions d’onces troy, soit environ 2 366 tonnes valorisées 306,35 milliards de dollars fin juillet.

La demande dépasse le seul secteur officiel. Les fonds chinois adossés physiquement au métal ont enregistré environ cinq tonnes d’entrées nettes en juillet, portant leurs avoirs à 282 tonnes. Entre janvier et juillet, ils ont collecté 34 tonnes supplémentaires, leur deuxième meilleure performance pour un début d’année. Investisseurs institutionnels et particuliers recherchent une protection contre les incertitudes géopolitiques, la faiblesse de l’immobilier et la volatilité des actions.

Les banques centrales prennent leurs distances avec le dollar

Il serait excessif d’en déduire que la Chine prépare la disparition immédiate du billet vert. La monnaie américaine domine toujours le commerce international, les réserves de change et la facturation des matières premières, et les marchés financiers américains conservent une profondeur inégalée. Pékin détient d’ailleurs d’importants actifs en dollars.

Le pays refuse en revanche de dépendre exclusivement d’obligations émises par les États-Unis ou leurs alliés. Une obligation constitue une créance sur un État, dont la valeur dépend de la solvabilité de l’émetteur, des taux, de la devise et de l’accès au système financier où elle est conservée. Les sanctions prises contre plusieurs pays ont prouvé que des réserves de change pouvaient être immobilisées lorsqu’elles reposaient sur des institutions étrangères. L’or physique échappe à cette architecture. Il n’est la dette d’aucun gouvernement et, stocké sur le territoire national, reste accessible sans dépendre d’une banque centrale étrangère ou d’une décision politique extérieure.

L’enquête 2026 du World Gold Council confirme l’ampleur du mouvement. Les banques centrales ont acheté en moyenne 1 000 tonnes d’or par an au cours des quatre dernières années, contre 500 tonnes durant la décennie précédente. Parmi les institutions interrogées, 89 % anticipent une poursuite de la hausse des réserves officielles mondiales dans les douze prochains mois, 45 % envisagent d’accroître leurs propres avoirs et 74 % prévoient une diminution de la place du dollar dans les réserves mondiales d’ici cinq ans. Le pétrole permet à Pékin de gagner du temps quand une route maritime se ferme, l’or lui apporte une marge d’autonomie quand les relations financières se tendent.

À lire aussi : Entre choc pétrolier au Moyen-Orient et défiance grandissante envers le dollar, les grandes puissances transforment leurs réserves en boucliers stratégiques.

Une leçon de gestion des réserves applicable à l’épargne

La stratégie chinoise ne peut être copiée à l’identique par un ménage, qui ne possède ni raffinerie ni réserve nationale. Le principe qui la guide reste en revanche universel, une protection efficace ne repose jamais sur un seul actif ni sur une seule institution. Pékin conserve du pétrole pour assurer la continuité de son économie, développe l’électrique pour réduire ses besoins futurs et répartit ses réserves monétaires entre plusieurs catégories d’actifs, dont l’or occupe une place croissante.

À l’échelle d’un patrimoine, cette logique plaide pour les investissements alternatifs et notamment les métaux précieux. Les lingots d’or et d’argent ou les pièces d’or d’investissement constituent des actifs tangibles détenus hors du circuit bancaire, sans risque de contrepartie, une action dépendant des résultats d’une entreprise, une obligation de la solvabilité de son émetteur et un dépôt bancaire de la santé d’un établissement financier. Dans une démarche de débancarisation partielle et de sécurisation de l’épargne, une allocation mesurée en or physique complète les liquidités, l’immobilier et les placements financiers, à l’image des banques centrales qui achètent le métal par étapes pour préserver leur capacité d’action lors des crises énergétiques, monétaires ou géopolitiques.

Sources : BDOR - Agence internationale de l’énergie – U.S. Energy Information Administration – Administration générale des douanes de Chine – Bureau national des statistiques de Chine – Banque populaire de Chine – World Gold Council – Center on Global Energy Policy de l’Université Columbia – Oxford Institute for Energy Studies – Reuters – Wall Street Journal – Lesfrancais.press.

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