Pourquoi des milliers de Romains ont enterré leur or sans jamais revenir le chercher
Une étude archéologique révèle pourquoi des milliers de trésors romains, soit 7,5 millions de pièces d'or, sont restés enfouis sans jamais être réclamés.
Par Enzo BECHER
Temps de lecture : 3 minutes

En bref
Une étude publiée dans le Journal of Ancient History and Archaeology explique pourquoi des milliers de trésors romains n'ont jamais été récupérés
La base de données CHRE, gérée par l'Ashmolean Museum et l'université d'Oxford, recense 18 000 trésors documentés et plus de 7,5 millions de pièces
Deux logiques expliquent ces abandons : une stratégie patrimoniale volontaire ou des circonstances tragiques comme la guerre, l'invasion ou une catastrophe naturelle
Des sites emblématiques comme Kalkriese, la Bretagne ou le Vésuve illustrent ces découvertes archéologiques
Ces trésors antiques rappellent, à leur manière, l'importance de sécuriser son épargne face à l'incertitude
Une étude qui perce un secret vieux de deux mille ans
Une étude publiée dans le Journal of Ancient History and Archaeology, en 2024, propose une explication solide à une question qui intrigue les archéologues depuis longtemps : pourquoi des milliers de trésors monétaires romains sont restés enfouis, jamais réclamés par leurs propriétaires. Intitulée « Why Did They Not Recover the Hoards? Insecurity in the Roman Empire », la recherche signée par Adrian-Daniel Stan et Cristian Gǎzda, chercheurs à l'université Babeş-Bolyai, s'appuie sur une base de données colossale pour tester une hypothèse restée longtemps spéculative.
Le projet Coin Hoards of the Roman Empire (CHRE), géré conjointement par l'Ashmolean Museum et l'université d'Oxford, recense plus de 18 000 trésors documentés et des informations détaillées sur plus de 7,5 millions de pièces d'or et d'argent. Cette masse de données a permis aux deux chercheurs de croiser localisation géographique et chronologie précise pour identifier des schémas récurrents, jusqu'ici jamais mis en lumière avec autant de rigueur statistique.
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Deux logiques distinctes derrière les trésors abandonnés
Stan et Gǎzda distinguent deux motivations bien différentes derrière ces cachettes. La première relève d'une stratégie patrimoniale assez classique : mettre à l'abri une fortune personnelle, échapper à une imposition jugée excessive, ou simplement épargner loin des regards. Cette pratique existait déjà bien avant Rome et perdure sous d'autres formes, à sa manière, aujourd'hui encore.
La seconde logique s'avère nettement plus sombre. Elle englobe les circonstances tragiques : mort soudaine, déplacement forcé, invasion militaire, catastrophe naturelle. Les indices matériels retrouvés parlent d'eux-mêmes. Pièces glissées dans des récipients en céramique, pochettes en cuir dissimulées sous le sol des habitations ou près des foyers domestiques, des emplacements pensés pour un accès rapide et discret. Le fait que ces trésors n'aient jamais été récupérés suggère, selon les auteurs, qu'un événement brutal a empêché tout retour de leurs propriétaires.
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Des champs de bataille aux éruptions volcaniques
L'exemple le plus frappant reste la bataille de la forêt de Teutobourg, en l'an 9 après J.-C., lorsque trois légions romaines furent anéanties par des tribus germaniques. Plusieurs trésors ont été exhumés autour du champ de bataille de Kalkriese ainsi qu'à proximité du fort romain de Haltern. Ce schéma géographique laisse penser que soldats et civils ont enterré leurs biens avant l'affrontement, sans jamais avoir eu l'occasion d'y revenir chercher leur or.
Des concentrations similaires apparaissent en Bretagne, coïncidant avec les guerres tribales et le début de la conquête romaine en 43 après J.-C., ou encore autour du Vésuve, juste après l'éruption de 79 après J.-C. qui ensevelit Pompéi sous les cendres. Le long de la frontière du Danube, d'autres trésors correspondent aux guerres daciques et aux invasions ayant marqué la crise du IIIe siècle traversée par l'Empire romain. Chaque zone raconte, à sa façon, une fuite précipitée ou une mort qui n'a laissé aucune chance de retour.
Ce que ces trésors enseignent sur l'insécurité économique
Pour Stan et Gǎzda, ces fortunes abandonnées constituent un registre archéologique à part entière, qui vient compléter et vérifier les sources écrites sur les périodes troublées de l'Antiquité. Elles révèlent la façon dont des populations entières ont tenté de protéger leur épargne dans un contexte d'incertitude permanente, guerre, invasion, effondrement politique. Deux mille ans plus tard, le réflexe reste étrangement familier, presque universel.
Cette quête ancienne de sécurité patrimoniale trouve un écho contemporain. Face à l'instabilité monétaire et aux tensions géopolitiques actuelles, nombre d'épargnants se tournent vers les métaux précieux, les lingots d'or et d'argent ou les pièces d'or, des supports tangibles qui permettent une véritable débancarisation et une sécurisation durable de l'épargne, loin des circuits bancaires traditionnels et des aléas des marchés financiers.
Sources : BDOR - Journal of Ancient History and Archaeology - Ashmolean Museum - Université d'Oxford (projet CHRE)
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