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« Je pense tout arrêter » : pourquoi des milliers de commerçants russes craquent aujourd'hui

En Russie, la guerre en Ukraine fragilise les petits commerces, frappés par l’inflation, les impôts et la chute du pouvoir d’achat.

Par Cécile DOERFLINGER

Temps de lecture : 2 minutes

« Je pense tout arrêter » : pourquoi des milliers de commerçants russes craquent aujourd'hui

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En bref

  • En Russie, les petits commerces subissent la guerre en Ukraine par ricochet : inflation, fiscalité plus lourde, clients plus prudents.

  • Les dépenses militaires ont porté l’industrie de défense, mais une partie de l’économie civile décroche.

  • Le PIB russe a reculé de 0,3 % au premier trimestre 2026, sa première contraction trimestrielle depuis trois ans selon Reuters.

  • La hausse de la TVA et le durcissement du régime fiscal simplifié frappent surtout les petites structures.

  • À Mytichtchi, près de Moscou, pharmacies, salons de beauté, boucheries et commerces de proximité racontent une même fatigue.


La guerre qui gagne les vitrines russes

À Mytichtchi, ville-dortoir située au nord-est de Moscou, la guerre ne se voit pas comme sur une ligne de front. Elle se lit autrement. Dans les rideaux tirés. Les affichettes « à vendre ». Les petites boutiques qui disparaissent sans bruit. C’est moins spectaculaire qu’un chiffre de budget militaire, mais presque plus parlant.

Depuis l’offensive russe à grande échelle lancée en Ukraine en 2022, l’économie russe avance avec deux visages. Le premier, massif, administré, financé à coups de milliards : l’industrie de défense. Le second, plus fragile, plus banal, plus humain : les commerces de quartier, les services, les petites entreprises familiales. Et c’est là que la facture devient visible.

Une pharmacienne de Mytichtchi, installée depuis douze ans, résume la situation avec une brutalité froide : son commerce est « à l’agonie ». Elle envisage d’arrêter. Derrière cette phrase, il y a l’inflation, les contrôles, les charges, les impôts, mais aussi cette peur diffuse de parler trop fort. En Russie, critiquer la trajectoire économique du pouvoir n’est jamais un geste anodin.

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Une économie à deux vitesses

Le paradoxe russe tient là : la guerre a d’abord soutenu la croissance. Les commandes militaires, les salaires versés dans les secteurs liés à la défense, les dépenses publiques colossales ont amorti le choc des sanctions et nourri une forme d’activité artificielle. Selon le SIPRI, les financements fédéraux russes consacrés à la guerre et aux dépenses militaires ont atteint environ 16 000 milliards de roubles en 2025, soit 7,5 % du PIB. Reuters évoque même une dépense de défense portée à près de 12 % du PIB au premier trimestre 2026.

C’est énorme. Trop énorme pour ne pas déformer le reste.

Car pendant que les usines liées à l’armement tournent, l’économie civile encaisse. Les ménages repoussent les achats importants. Les clients comparent, réduisent, renoncent. Les petites enseignes, elles, n’ont ni contrats publics, ni marges confortables, ni accès facile au crédit. Elles ont un loyer, des fournisseurs plus chers, une clientèle plus prudente.

Le PIB russe a reculé de 0,3 % au premier trimestre 2026, sa première baisse trimestrielle en trois ans. Le chiffre n’a rien d’anecdotique. Il montre que l’effort de guerre, longtemps présenté comme un moteur, commence aussi à agir comme un poids.


Impôts, TVA et clients absents

Le durcissement fiscal ajoute une couche de tension. La Russie a relevé son taux normal de TVA de 20 % à 22 % en 2026, tout en abaissant les seuils d’exemption pour certaines petites entreprises utilisant le régime simplifié. Dit sans jargon : davantage de microstructures se retrouvent happées par une fiscalité plus lourde, à un moment où leur chiffre d’affaires devient moins prévisible.

Janna, propriétaire d’un salon de manucure à Mytichtchi, a déjà réduit la voilure. Elle a quitté son local indépendant pour un espace partagé. Ce n’est pas une stratégie de croissance, c’est une défense. Les clientes choisissent des prestations moins chères, espacent leurs rendez-vous, ou arrêtent complètement.

Son constat est dérangeant parce qu’il touche au cœur du pacte économique implicite : travailler légalement, payer ses taxes, respecter les règles, puis espérer s’en sortir. Quand ce pacte se casse, l’économie informelle redevient une tentation. Pas par idéologie. Par survie.

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Le commerce de proximité paie la guerre loin du front

La boucherie d’Alina raconte la même histoire. Avec son mari, elle travaille depuis 2015. Elle dit payer ses impôts honnêtement, suivre les nouvelles obligations, tenir bon malgré la baisse du pouvoir d’achat. Mais sa charge fiscale aurait explosé avec les nouvelles règles. Le mot qu’elle emploie, « coup de grâce », sonne comme un aveu de fatigue.

Ce qui frappe, ce n’est pas seulement la difficulté économique. C’est l’absence de respiration. Les petits commerçants affrontent en même temps l’inflation, les impôts, les règles administratives, la concurrence du commerce en ligne et le recul des dépenses des ménages. Un seul choc peut se gérer. Cinq chocs superposés, beaucoup moins.

La Russie peut encore financer sa guerre. Elle l’a prouvé. Mais la vraie question devient moins militaire qu’économique : combien de temps une économie peut-elle concentrer autant de ressources vers la défense sans abîmer son tissu civil ? À Mytichtchi, la réponse n’est pas théorique. Elle se voit dans les vitrines vides.

Sources : BDOR

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