Mai 68 : pendant que la France était paralysée, ses réserves d'or fondaient à une vitesse inquiétante
En 1968, la Banque de France a sacrifié 1000 tonnes d'or pour sauver le franc. Un épisode qui éclaire la place de l'or aujourd'hui.
Par Victor KOSTIK
Temps de lecture : 4 minutes

En bref
En 1968, la Banque de France a dépensé environ 1000 tonnes d'or pour défendre le franc face à la fuite des capitaux
Les réserves françaises étaient passées d'un pic de près de 4600 tonnes en 1967 à une perte de plus de 20 % du stock en quelques mois
La crise a mis fin à la politique de conversion du dollar en or menée par le général de Gaulle
La dévaluation du franc suivra en août 1969, après la démission du Général en avril de la même année
Ce matin, l'once d'or évolue à 3738,2 euros, en hausse de 1,38 % sur 24 heures selon nos relevés
L'épisode rappelle une différence structurelle entre un stock d'État et une détention privée de métal
L'or progresse ce matin, un repère pour relire 1968
Nos relevés du 9 octobre 2026 à 10h22 situent l'once d'or à 3738,23 euros, soit 120,19 euros le gramme. Le mouvement est net : +1,5 % depuis la clôture de la veille, +1,4 % depuis l'ouverture de la séance à 118,481 euros le gramme, avec une amplitude de 1,4 % entre le plus bas et le plus haut du jour. Le dollar, lui, recule légèrement (Dollar Index à 102,03 points, -0,14 % sur 24 heures), pendant que l'euro grappille du terrain face au billet vert à 1,1231 dollar.
Cette poussée du jour n'a rien d'extraordinaire dans le registre des variations quotidiennes de l'« once d'or ». Mais elle offre un point de comparaison utile pour mesurer ce qu'a représenté, un demi-siècle plus tôt, un choc d'une tout autre ampleur sur les réserves françaises. Car derrière la volatilité d'une séance, il existe des épisodes où le mouvement du cours n'est plus la question : c'est la quantité physique de métal qui part, et qui ne revient pas.
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Mai 68, quand l'Etat a vidé près de 1000 tonnes d'or des coffres
La crise sociale de mai 1968 a produit un effet secondaire largement occulté par l'histoire politique du mouvement : une hémorragie des réserves d'or de la Banque de France. Près de 10 millions de grévistes, un pays à l'arrêt, et une confiance internationale qui s'effondre en quelques semaines. Les investisseurs et les épargnants, inquiets de l'inflation et des hausses de salaires issues des accords de Grenelle (+35 % pour le SMIG), fuient massivement le franc.
Pour tenir le cours de sa monnaie face aux attaques spéculatives, la Banque de France intervient quotidiennement sur le marché des changes. Racheter des francs avec des devises étrangères a un prix : près de 1000 tonnes d'or quittent les coffres, soit plus de 20 % du stock national de l'époque. Un chiffre qui donne la mesure du sacrifice : ce n'est pas un ajustement comptable, c'est un cinquième du trésor national qui disparaît en quelques mois.
De Gaulle et le pari du métal contre le dollar
Ce choc frappe une France qui partait pourtant d'une position de force. Le général de Gaulle, méfiant envers le dollar américain, avait mené une politique de conversion systématique des excédents commerciaux en métal. En 1967, les réserves françaises culminaient à près de 4600 tonnes d'or, plaçant le pays au deuxième rang mondial derrière les États-Unis. L'or n'était pas un supplément d'âme dans la stratégie gaulliste : c'était l'instrument central d'une indépendance monétaire revendiquée face à l'hégémonie du billet vert.
La crise de 1968 referme cette parenthèse. Moins d'un an plus tard, en avril 1969, De Gaulle démissionne. La France entre dans une période d'inflation et d'instabilité monétaire qui débouchera sur la dévaluation du franc en août 1969. L'or avait permis de tenir le choc, mais au prix d'un affaiblissement durable de la position française. On peut y voir une victoire tactique et une défaite stratégique : le stock a joué son rôle de coussin, mais il n'a pas suffi à préserver le cap politique qu'il était censé garantir.
Ce que cet épisode dit de la détention d'or aujourd'hui
Il faut résister à la tentation de transposer trop vite 1968 à la situation d'un épargnant d'aujourd'hui. Les réserves de la Banque de France appartenaient à l'État, elles servaient une politique de change, et leur fonte répondait à une logique institutionnelle que ne connaît pas un particulier. Un lingot ou une pièce détenus en dehors du système bancaire ne joue aucun rôle de défense monétaire : il reste, dans un coffre, propriété de son détenteur, sans dépendre des arbitrages d'une banque centrale.
C'est précisément cette différence qui mérite d'être soulignée. L'or d'État peut être engagé, vendu, sacrifié pour une cause politique, aussi légitime soit-elle sur le moment. L'or détenu en direct ne subit pas ce type de décision collective. Il faut toutefois nuancer : un stock privé reste exposé aux variations de cours, comme celle observée ce matin, et rien ne garantit qu'un choc de confiance futur n'affecte pas aussi la valeur de marché du métal. L'histoire de 1968 éclaire une différence de nature entre réserve d'État et épargne privée, elle ne protège personne d'une baisse de cours.
Reste une question ouverte : si une crise de confiance comparable à celle de 1968 survenait aujourd'hui, avec des marchés bien plus mondialisés et des banques centrales bien plus coordonnées qu'à l'époque, l'or jouerait-il encore ce rôle de variable d'ajustement ultime ? Rien ne permet de l'affirmer avec certitude, et c'est bien ce qui rend l'exercice de comparaison fascinant autant que fragile.
Sources : BDOR
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