Pendant dix ans, l’État a diffusé 37,5 millions de cette « fausse monnaie » presque sans faire de bruit
Pendant dix ans, l'État a fait circuler 37,5 millions de fausses pièces d'or avec la Banque de France. Récit d'un scandale resté caché.
Par Victor KOSTIK
Temps de lecture : 4 minutes

En bref
Entre 1951 et 1960, l'État français a fait frapper 37,5 millions de fausses pièces d'or avec la complicité de la Banque de France
La découverte a été faite par l'expert Yannick Colleu en fouillant les archives de l'institution monétaire
Ces copies contenaient 897,3 millièmes d'or au lieu des 900 réglementaires, une différence qui aurait permis d'économiser 654 kg d'or fin
Ces pièces circulent toujours aujourd'hui et font l'objet d'une controverse fiscale, taxées à 11,5 % malgré leur statut théorique de jetons
La Banque de France maintient que ces pièces étaient reconnues comme monnaies officielles jusqu'en 1973
Une fraude d'État restée invisible pendant dix ans
Pendant près d'une décennie, la Ve République a caché une pratique qui ferait trembler n'importe quel gouvernement démocratique aujourd'hui. Entre 1951 et 1960, l'État français a fait frapper de fausses pièces d'or avec la complicité active de la Banque de France, sans qu'aucune institution ni aucun citoyen ne s'en aperçoive. La découverte revient à Yannick Colleu, expert en métaux précieux, qui a mis au jour ce scandale en fouillant méthodiquement les archives de l'institution monétaire française.
Aucun décret officiel n'accompagne cette opération. Aucune ligne dans les rapports annuels de l'Administration des Monnaies et Médailles ne trahit la manœuvre. Seule trace retrouvée : une lettre du gouverneur de la Banque de France, rédigée avec une prudence toute diplomatique, qui reporte habilement la paternité de l'initiative sur son prédécesseur. Cette absence totale de traçabilité administrative interroge sur la solidité des contrôles de l'époque, et donne à cette affaire des allures de thriller financier plus que de simple anecdote historique.
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La France exsangue, otage de l'or et du dollar
L'histoire démarre dans une France à bout de souffle. En 1951, le pays peine encore à se relever des ravages de la Seconde Guerre mondiale. Les réserves d'or nationales, largement mobilisées pour financer l'effort de guerre, se sont réduites comme peau de chagrin. Les accords de Bretton Woods de 1944 imposent alors à la France de maintenir une parité stricte avec le dollar, seule devise convertible en or à l'époque. Une contrainte monétaire pensée pour stabiliser le système financier international, mais qui se transforme en piège pour un Trésor public exsangue.
Face à cette impasse, le ministre des Finances de l'époque opte pour une solution aussi audacieuse qu'illégale. Plutôt que d'avouer la faiblesse des réserves, il fait frapper des copies des pièces de 20 francs « coq », modèle qui avait circulé entre 1907 et 1914. Problème de taille : ces pièces avaient été officiellement démonétisées dès 1926. Les remettre en circulation revenait donc à réintroduire, dans le plus grand secret, une monnaie qui n'avait plus aucune existence légale.
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37,5 millions de pièces au titre d'or trafiqué
Au total, ce sont 37,5 millions de ces « vraies fausses » pièces qui sont injectées dans l'économie française sur la décennie. Un volume considérable, qui aurait pu attirer l'attention bien plus tôt si les professionnels du secteur n'avaient pas mis des années à percevoir l'anomalie. Le détail qui finit par éveiller les soupçons ? Une brillance inhabituelle sur des pièces censées dater du début du XXe siècle, difficilement compatible avec plusieurs décennies de circulation ou de stockage.
L'analyse plus poussée révèle une supercherie encore plus fine. Ces copies affichaient une teneur en or de 897,3 millièmes, légèrement inférieure au titre réglementaire de 900 millièmes exigé pour ce type de pièce. Un écart minime à l'unité, mais qui, multiplié par 37,5 millions d'exemplaires, a permis à l'État d'économiser environ 654 kg d'or fin sur l'ensemble de l'opération. Une manière presque chirurgicale de maquiller une pénurie de réserves sans jamais avoir à l'admettre publiquement.
Un héritage fiscal explosif et la valeur refuge retrouvée de l'or
Ces pièces continuent de circuler aujourd'hui, plus de soixante ans après leur fabrication clandestine, et posent un véritable casse-tête administratif. Techniquement qualifiées de « jetons » plutôt que de monnaies à part entière, elles devraient bénéficier d'une exonération fiscale jusqu'à 5 000 euros lors de leur revente. Dans les faits, l'administration fiscale leur applique la même taxation de 11,5 % que celle réservée aux pièces authentiques. La Banque de France, elle, campe sur sa position : ces pièces auraient été reconnues comme monnaies officielles jusqu'en 1973, au même titre que les véritables napoléons.
Cette affaire rappelle la défiance légitime que certains épargnants nourrissent envers les circuits monétaires officiels. Face à ce type de zones grises administratives et à l'instabilité persistante des marchés, nombreux sont ceux qui se tournent vers les lingots d'or, les pièces d'or ou les lingots d'argent physiques pour sécuriser une partie de leur épargne, dans une logique de débancarisation. L'once d'or s'échangeait à 3 788,3 euros début septembre 2026 selon les données BDOR, tandis que l'once d'argent atteignait 56,74 euros sur la même période — des niveaux qui confirment l'attrait persistant de ces valeurs tangibles face aux aléas monétaires, historiques ou contemporains.
Sources : BDOR - Banque de France - Administration des Monnaies et Médailles
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